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Avant d'arriver à Argences, j'avais passé toute ma vie à écrire : des
nouvelles, des romans, des articles. Mon univers était fait de mots, de
phrases, de ponctuation. Mon imagination était sans cesse en éveil et
tout pour moi était susceptible d'une description.
Le 1er avril 1989,
quand nous nous sommes installés à Argences, j'ai poursuivi pendant
quelques mois cette quête de l'expression juste, de la phrase
parfaite. Mais la maison et l'arrivée de ma fille Camille ont freinés
sensiblement ce besoin dévorant de création littéraire. Et puis il y avait le jardin ou plus exactement ces grandes pelouses,
ces espaces de gravier lugubre. Le soir, en m'endormant, je pensais
qu'il était désolant d'avoir une aussi belle maison et rien autour.
Mais j'ignorais tout des fleurs, des arbres, des perspectives et des
feuillages. Pendant deux ans, l'idée d'une « petite bordure » fit son
chemin. C'est ainsi que le premier coup de pelle fut donné sans
conviction et que surgit du néant une étroite bande de terre avec
quelques plantes chétives, affreuses. Consternée par une telle horreur,
j'ai eu honte ! Je suis d'une nature coléreuse et exigeante. Je déteste ne pas bien faire ce que j'entreprends. Ce minable bout de jardin devint mon obsession. C'était laid, ça allait
devenir beau ! J'ai acheté une salopette, des genouillères, quelques
outils de base et j'ai commencé à réfléchir. Comment ? Où ? Pourquoi ?
Monsieur Aumont est entré dans ma vie. Si je ne savais pas faire la
différence entre une vivace et une annuelle, lui reconnaissait
difficilement une rose d'une campanule. Nous formions un couple de
jardinier lamentables mais j'avais franchi un grand pas. J'avais envie
de faire un jardin et surtout je savais qu'à nouveau j'allais écrire.
Un gros roman plein de bruits, de frémissements, de couleurs, de formes
avec des personnages, des aventures, et des rebondissements. J'avais l'histoire de mon jardin. Il ne me restait plus qu'à l'écrire.
Le premier chapitre a été refait au moins dix fois dans la même année.
Cette bordure que nous appelons aujourd'hui « le Vivier » a été
plantée, replantée, déplantée jusqu'à ce que je parvienne à un certain
équilibre. J'ai découvert à cette époque, les vivaces-mots, les
arbustes-points, les annuelles-virgules ; j'ai gommé, re-gommé, déchiré.
Puis j'ai rajouté de la matière, des feuillages-locutions, des
roses-traits d'union. Je ne m'arrêtais plus. Jamais je n'avais tant
écris avec parfois quelques grincements de dents et quelques larmes de
rage devant des écueils insoupçonnés mais à la fin avec jubilation.
La maison se regardait et je la voyais sourire. C'est un roman dans
lequel on parlait beaucoup d'elle. Un peu cabotine, elle surveillait
mes envolées lyriques. Celles-ci devaient s'accorder avec ses pierres,
son passé, ses couleurs. La maison me tenait compagnie.
Les années ont passé très vite. Un jour, quelqu'un que je ne
connaissais pas est arrivé par hasard dans le jardin. Il a regardé les
premiers chapitres et, avec un sourire merveilleux, il m'a dit : « c'est bien. On veut la suite ! »...Ce fut mon premier lecteur et, grâce à
lui, j'ai continué.
Aujourd'hui, j'ai écris neuf jardins. J'ai fait des progrès ;
vocabulaire plus riche, phrases mieux rythmées. Mais surtout j'ai moins
peur et je perds moins de temps. Et même si j'ai conscience de n'avoir
pas rédigé un best seller, j'ai acquis une certaine expérience.
Les visiteurs de mon jardin se promènent au fil de ces pages. Certains,
le nez en l'air ne remarquent rien. D'autres posent des questions
troublantes « ici, me disent-ils, c'est un endroit heureux. Là, en
revanche, on se sent étrangement nostalgiques ».
Je baisse la tête. Le jardin dont ils parlent est celui que j'ai écris
quand mon père m'a quitté pour toujours. Chagrin insupportable inscrit
dans la terre. Car mon jardin, c'est avant tout une confidence, une
autobiographie.
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